Lettre à l’enfant que je n’ai pas encore
Cher amour, je m’appelle Félix, j’ai 24 ans et je suis ton père.
Ça fait bizarre, un peu comme ça, pas vrai ? Mais aujourd’hui nous sommes le 6 juillet 2020. Autant te dire qu’on ne se connaît pas encore, et que l’idée même de t’imaginer me laisse assez dubitatif. Car enfin, à 24 ans, on a bien d’autres préoccupations — comme tomber amoureux, par exemple. Ce serait un début. Je t’avoue que ton père d’ailleurs n’est pas très doué à ce jeu, et qu’il perd souvent. Mais je fais de mon mieux, je t’assure. Si tu tiens cela de moi, bah, désolé d’abord. Ensuite, c’est pas bien grave. Tu verras : plus tu apprendras à aimer tes maladresses, plus elles feront ta force. Les gentils l’emporteront rarement, mais leurs histoires sont tellement, tellement plus jolies.
« C’est la beauté qui sauvera le monde » écrivait Dostoïevski. Alors si tu ne connais pas Dostoïevski, tu as de la chance que je ne sois pas à côté de toi, petit con. C’est un vieil auteur russe très cool. Lis-le un de ces quatre, tu verras, ça va te plaire. Bon, là c’est pas ton père qui te le donne comme ordre, disons plutôt que c’est moi qui te le propose. D’ailleurs, profites-en pour lire Shakespeare, pour écouter Brel, Barbara, Mozart. Ce sont des gens qui, comme nous, ont raté la vie mais qui, armés de tendresse et de courage, ont fait du désastre de leur existence la plus magnifique des aventures.
Mon amour, il faut être de ceux qui, avec leur chaîne, pour pas que ça gêne, font un bruit de grelot. Encore une autre référence, mais cette fois-ci je te laisse chercher.
Sois toujours fier de toi, peu importe comment sont les autres. Sois grand, sois digne, tendre surtout. N’aie jamais peur d’être doux et fragile. Fort ne signifie pas insensible. Laisse de côté la virilité et toutes ces autres complaisances sociales. Laisse-toi traverser par les choses. Sois à l’écoute de tes sentiments et de tes faiblesses. Il n’y a pas de mal à trembler, moi-même je tremble en écrivant ça.
Sois de ceux qui pleurent, de ceux qui hurlent, de ceux qui brûlent, qui fondent, qui caressent, qui s’attardent, qui se perdent. Sois de ceux qui rêvent. Le monde est parfait pour qu’il y ait des gens conscients qu’ils vivent dedans. La vie est une expérience terrible, le monde est injuste, froid et silencieux. Bah, c’est comme ça. Je t’ai embarqué dans une sacrée sorte de bordel, et tu as le droit de m’en vouloir. Mais ne cède jamais au refuge de la pensée facile. Apprivoise les vertiges. Garde tes néants précieusement dans le creux de ton estomac. Reste insatisfait. Révolte-toi sans cesse. Invente, casse, déchire, arrache. Fais surgir du ciel silencieux l’éclat de ta propre voix.
Alors j’ignore ce que je suis devenu, ce que la vie a fait de moi. J’ignore quelle relation nous avons ensemble, et si je parviens au jour le jour à te dire toutes ces choses-là. Alors je te les écris ici, pour que cette lettre te parvienne.
Je t’aime. Je t’aime, je t’aime. Je suis fier de toi, peu importe qui tu es, qui tu veux être, qui tu aimes ou voudras aimer. Peu importe, vraiment. Tu verras, la vie est bien assez compliquée comme ça pour ne pas pouvoir être soi.
Et si je suis devenu un vieux con réac et obstiné, ce qui, je ne veux pas te faire peur, mais vu notre bagage génétique, ça a tout de même une certaine probabilité d’arriver, n’écoute pas. Sache qu’au fond, le jeune homme de 24 ans que je suis aujourd’hui est de ton côté. Il n’y a pas d’adulte. Il n’y a que des enfants qui font de leur mieux. Et je vais pas te mentir : je galère, en vrai.
Je ne connais pas encore ta maman, mais dis-lui que je l’aime, que je l’embrasse tendrement, et que j’ai vraiment, vraiment très hâte de la rencontrer.
J’ignore comment nous avons décidé de t’appeler. Si tu veux savoir, de mon côté, j’aimerais t’appeler Rose si tu es une fille, c’est joli, non ? J’espère que ça te plaît. Si tu es un garçon, j’avais pensé à Cyrano, mais je pense devoir faire des concessions sur celui-là. Alors avant de juger, lis la pièce, espèce d’ingrat, tu seras le premier à râler de ne pas avoir été nommé comme ça. D’accord ?
Bon, allez, c’est pas tout ça, mais je suis quand même à la radio, il va falloir que je te laisse. Oui, je sais, c’est un peu court. Mais je ne pars pas vraiment. Au moment où tu lis ces lignes, moi je suis sans doute quelque part là, en bas, dans le salon ou dans la cuisine, en train de taper d’autres trucs sur mon clavier. Alors n’hésite jamais à venir m’interrompre, me prévenir, me parler de tout, de tes bêtises comme de tes succès. Je serai toujours ravi de t’écouter.
Je te laisse, ou plutôt : à bientôt de te retrouver.
Tendrement, ton père.
Félix Radu
