Viens, on s’aime
Viens, on s’aime.
Au début, on essaiera d’être raisonnables. On dira qu’on prend notre temps. Puis un soir, tu m’enverras un « Tu dors ? » à minuit. Et je serai déjà en train de mettre mes chaussures, d’appeler un taxi.
On marchera rue Voltaire. On parlera de tout, puis de rien, de ces choses qu’on ne raconte pas à n’importe qui. Tu m’avoueras que tu ne fais pas toujours les bons choix. Je te répondrai : « Moi, je suis maladroit. » On s’arrêtera sur les pavés. Premier baiser. On se regardera avec les yeux fous. Je te demanderai : « Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? » et tu répondras : « Rien. » Et ce rien sera tout.
Après, ce sera foutu. Il y aura des milliards de personnes tout autour de moi, mais en ce monde, il n’y aura plus que toi.
Et tu vois, je veux ça. Je veux devenir bizarre. Je veux avoir une tête différente quand tu arrives. Je veux qu’on devienne complètement ridicules. Je veux que tu m’embrasses pendant que j’essaie de me concentrer. Que je t’attrape par la taille dans la cuisine. Que tu me dises : « Arrête, ça va brûler. » Tant pis. On mangera du riz trop cuit avec du steak cramé.
Je veux qu’après des années, tu restes ma boîte d’allumettes ; que ton regard, ta main dans mon dos ou ta bouche puissent encore foutre le feu à une journée parfaitement ordinaire.
Je veux un week-end sous la pluie, des sacs à dos usés, une chanson qu’on écoutera trop, trop de photos. Je veux qu’on accumule tellement de souvenirs que certains se tassent dans le passé. Tu comprends ? Je veux qu’on vive tellement de choses qu’on puisse se payer le luxe d’en oublier.
Alors viens.
On ne fera pas l’éternité.
Personne ne sait faire l’éternité.
On fera ce soir. Puis demain. Puis encore. Et encore. Jusqu’à ce que tous nos encore aient fini, sans qu’on s’en aperçoive, par faire toute une vie.
Et quand on sera vieux, je me réveillerai avant toi et je remonterai la couverture sur ton épaule. Et il y aura cinquante ans derrière nous. Des jours merveilleux. Des jours chiants. Des jours où je t’aurai désirée à en perdre la tête, et d’autres où il ne se sera rien passé d’autre qu’un baiser.
Et puis je veux te voir vieillir. Voir ton visage se remplir du temps que j’aurai passé à le regarder. On dit que l’amour doit rester comme au premier jour. Quelle drôle d’idée. Moi, je veux qu’il devienne méconnaissable. Qu’il ait des larmes, des rires, des souvenirs ; des vacances ratées, des tu me saoules, des je t’aime, des chiche, on le fait ?
Ouais… Je veux cet amour-là. Celui qui rentre à la maison, retrouve le plaid sur le parquet, la plante qu’on oublie d’arroser et les conneries du quotidien. Je veux encore te mettre une main aux fesses pendant que tu ranges les courses. T’entendre chanter faux. Rire de trucs nuls avec toi. Je ne veux pas d’un amour parfait. Je veux que le nôtre ait faim, peur, envie. Je veux l’entendre haleter.
Mais moi, je veux nos rayures. Notre table abîmée. Notre canapé affaissé. Je veux regarder notre histoire vieillir et me dire : On voit qu’elle a servi. Je veux savoir que le monde est immense et toujours retrouver notre petit coin d’évidence.
Et bordel, moi, je veux ça.
Je veux un amour qui revienne.
Je veux qu’on connaisse le chemin du retour, même dans le noir. Parce qu’on rencontrera d’autres gens, tu sais ?
Des gens lumineux, beaux, drôles.
Des gens sans nos factures, sans notre vaisselle et sans nos vieux reproches.
Avec eux, rien ne se sera encore passé.
Le neuf est toujours impeccable.
Il sent bon, il brille, c’est indiscutable.
On se disputera, bien sûr. Je prononcerai la phrase qu’il ne fallait pas prononcer. Tu diras la tienne. Alors il faudra faire quelque chose de beaucoup plus difficile que tomber amoureux. Il faudra revenir. Peut-être qu’on finira les bras dans les bras dans la cuisine, incapables de parler, mais avec l’envie de nous retrouver.
Je veux que tu restes-toi. Que tu sortes sans moi. Que tu fasses de beaux rêves sans dormir à mes côtés. Je veux que tu gardes des endroits où je ne suis pas pour revenir me les raconter.
Puis tu laisseras un pull chez moi.
Une crème pour les mains.
Une brosse à dents.
Et je trouverai ça bouleversant. Parce qu’une brosse à dents, ça sous-entend Je serai là demain matin. Alors reviens demain. Puis après-demain. Apporte quelques affaires. Râle parce que je n’ai pas fait assez de place. Puis, si tu veux, prends toute la place.
Valentin Auwercx, extrait du recueil « trop vivants »
